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Le soignant

Il est petit, il est enfant. Il rêve d’être pilote d’avion de voyager dans le monde, maître du ciel et d’un immense appareil devenu roi des airs. Ou bien pompier dans le camion rouge toutes sirènes hurlantes qui est devenu son jouet préféré. Ou pourquoi pas astronaute et conquérir les étoiles et la galaxie. Ou encore médecin avec sa grande blouse blanche, sa prestance et son stéthoscope, ce serait vraiment top.

Il est ado, il n’est pas grand. Il a fait son stage de 3ème chez un pédiatre entre hôpital et consultations de cabinet. Son maître de stage a été génial, il lui a montré plein de trucs cool, comment examiner un bébé, un enfant, les réflexes innés des nouveaux nés, oui il a beaucoup aimé.

 

Il est au lycée à présent, ce n’est plus un enfant. Il profite de la vie, il fait du sport, pas d’ombres dans le décor. Il a de bonnes notes et la vie devant lui. Il est heureux, il a 16 ans.

 

Il est un jeune de 18 ans maintenant et l’avenir est toujours aussi verdoyant. Ça y est c’est décidé, son futur métier sera de soigner. Il a fait tous les forums, il s’est bien renseigné. Il a des étoiles dans les yeux en regardant les séries médicales, il a hâte de commencer. Reste à passer son bac et il pourra se lancer. Suivre les pas de son frère qui lui a passé ses cours de première année. Il a déjà commencé à réviser.

 

Il a eu sa PACES du premier coup, famille et parents sont fiers. Un deuxième médecin dans la chaumière. Certes ça n’a pas été facile, certes il souffert mais ça y est il a fait le plus difficile, maintenant ça sera facile.

 

Il vient de valider sa 3ème année, ça y est les choses sérieuses vont commencer. Il a eu toute sa P2 pour profiter et sa D1 pour se remettre un peu à taffer. Il a découvert le monde hospitalier et eu un aperçu de l’univers médical qui s’apprête à l’avaler. Il a fait de l’associatif, il s’est engagé. Mais il commence à douter et à s’interroger. Ça n’a pas été aussi facile qu’il se l’était imaginé et tous les ainés ne cessent de dire que ça ne va qu’empirer. Bientôt lui aussi sera externe et il espère n’avoir entendu que des balivernes. Il est censé avoir les bases de la médecine mais il n’en n’est pas si sûr. Il a appris de nouveaux mots tels que bilirubine mais sera-t-il a même de poursuivre l’aventure ?

 

Il est désormais en 6ème année. Il est déjà épuisé. Il a 24 ans et encore toutes ses dents. Depuis 3 ans maintenant, il apprend des kilos de papier. Il avale et ingurgite sans prendre la peine de mâcher. Il a l’impression de tout oublier, de ne pas réussir à émerger. Le temps passe et sa jeunesse trépasse. Plus trop le temps de sortir ou bien derrière encore plus de retard il devra courir. Il connait tous les numéros des services, manie le fax comme personne, présente mécaniquement les dossiers des patients. 8H-18H à l’hôpital, le soir en tête à tête avec ses cours. Il passe son temps entre l’hôpital et la BU, enfermé dans son bocal distordu. Il sature, il n’en peut plus. Courage, carbure, plus que 6 mois et ton malheur aura disparu.

 

Il est interne enfin. Il a passé le second concours. Il est presque médecin. Il a réussi, classé parmi les 1000 premiers et eu la spécialité qu’il a toujours convoité. Malheureusement ce n’est pas fini, il n’est pas prêt de se reposer. Il a rencontré une jolie fille, ils vont bientôt se marier. Mais pas beaucoup de temps à lui consacrer. Car il a ses gardes à assurer, son service à faire tourner, ses chefs à contenter. Une d’entre elle est grand professeur, et ce soir il n’a pas dormi de la nuit pour finir de lui préparer le diaporama qu’elle présentera demain ou plutôt ce matin devant un collège de médecins. Elle lui avait tout donné la veille pour le lendemain. Mais pas le choix, il veut continuer à rester bien vu, pouvoir bien se former car un jour, un jour il sera à sa place. Mais il lui reste beaucoup encore d’épreuves à traverser. Beaucoup de choses à surmonter. Ça ne s'est toujours pas arrêté, et cela depuis la première année. Il est fatigué. Les étoiles qu’il avait eu un jour il les a depuis longtemps oublié, la flamme n’est pas éteinte mais écrasée par le manque de temps, de moyens et les responsabilités. Mais c’est sa vie, il l’a choisie et il ne peut que continuer. Ça sera plus facile plus tard, quand il sera chef de clinique, médecin, il n’aura qu’à passer quelques fois par semaine et laisser l’interne travailler. Encore un peu à tenir, quelques stages à valider et à lui la liberté.

 

Il est jeune médecin, enfin. Il a 31ans, 12 ans d’études pour accéder au métier dont il a tant rêvé. Ça y est c’est fait, le rêve est devenu réalité. Mais le cauchemar ne fait que commencer. Ça ne s’est toujours pas calmé, il continue d’enchaîner. Il fait bien plus que les 35 heures, son temps de travail a toujours été bien supérieur. Il espère ce soir pouvoir se libérer, sa femme va bientôt accoucher.
 

Il est chef de service maintenant. Il a réussi. Il gagne de l’argent. Il a une situation. Maison, voiture, investissements, femme et 3 enfants. Il est fatigué, il est complètement crevé. Il a tant de responsabilités et toujours des gardes le weekend à assurer. Aujourd’hui il a pris un peu de retard dans ses consultations, il est 9H, il lui en reste encore 2 à assurer. Puis il doit monter dans son service pour faire le tour des patients, il ne finira pas avant minuit. Il rentrera le weekend épuisé à ne pas vouloir faire autre chose que de se reposer. La sortie en famille, tant pis elle sera repoussée. Il essayera de l’assurer au weekend suivant, s’il en a le temps. Les vacances scolaires approchent mais comme chaque année il ne trouvera pas moment pour les partager avec ses enfants. Ils sont grand maintenant, presque adolescents. Mais il ne les connait que très peu pour autant.

 

Il est divorcé, il a 40 ans, sa femme l’a quitté il y a de cela un an. Elle n’a plus supporté. Il n’avait pas de temps pour elle, ni pour eux déjà qu’il n’en avait que très peu pour lui. Tout va pour ses patients et son service, pour essayer de réduire les 5 mois d’attente avant  rdv. Et même en rentrant, son principal sujet de discussion était sa première vraie passion. Sa Médecine, Sa Prison. Il est spécialiste, chef de service et maintenant très renommé. Pour en arriver là, il a encore du beaucoup travailler. On sait qu’avec lui on sera bien soigné. Il gagne beaucoup d’argent mais c’est mérité. Argent pour moitié donné à sa femme quand elle l’a quitté, argent qu’il lui donne pour la pension de ses enfants. Evidemment, elle a eu la garde et la pension en même temps. Comme la plupart des femmes logiquement. Il ne comprend pas ce qui l'a amené là. Mais c'est ainsi, c'est dans l'usage du temps. De toute façon, de temps, il n’en aurait pas eu beaucoup pour ses enfants.

 

Il n’est plus tout jeune maintenant, il a 60 ans. Et il travaille presque toujours autant. Que faire d’autre pourtant ? L'horizon n'est plus aussi verdoyant. Il ne sait s’investir que professionnellement. Peu d’amis ou de famille, beaucoup de jeunes pupilles mais pas de relations abouties. Il a été comme un père avec des générations d’internes et d’externe, transmettant connaissances et savoir. Parfois les rabrouant ou les interrogeant. Mais il n’a au final que très peu connu ses propres enfants. Il n’ont pas tous forcément très bien tourné, logique tout leur avait été donné, ils n’ont jamais été surveillés ni habitués à travailler. Le petit dernier est parti à l’étranger, ça fait quelques années qu’ils n’ont plus vraiment parlé.

 

Il est âgé à présent, il a 80 ans. Il n'a plus toutes ses dents qui ont été prises par le temps. Il a été un bon soignant. Il regarde derrière lui et réfléchit à sa vie. Il a réussi professionnellement parlant mais pas tellement socialement. Qu’à t-il vraiment accompli pour lui et son épanouissement ? Il a un peu voyagé, fait des conférences dans le monde entier. Il a vu du pays et rencontré des gens renommés. Le temps est filé à toute vitesse, il s’est étiré sans qu’il le voit passer. Il a beaucoup donné, ses heures n’ont pas été comptées. Mais qu’à t-il reçu à part de l’argent ? Il en a tellement mais il ne lui reste plus beaucoup de temps. Qu'à t-il fait de son existence ? Qu'aura t-il accompli avant sa déchéance ? Sa vie a été dévouée à l’hôpital et l’hôpital a été sa vie. Il a sauvé la vie de beaucoup de patients mais la sienne, il l’a bousillé.

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Commentaires

  • PatientPsychiatre
    Ce billet est à peu près représentatif de mon état actuel en prévision de ce qui semble nous attendre... Je pense qu'il s'agit effectivement d'une histoire de choix, et qu'il va falloir être suffisamment clairvoyant pour ne pas se laisser étouffer par ce métier qui peut être phénoménalement prenant !
    En tout cas, toujours un plaisir de te lire :)
  • DocMinus
    Ton article est très joliment écrit! Mais sur le fond un peu sombre.
    Nous faisons des sacrifices, mais personne ne nous y oblige!
    Certes, nous choisissons médecine dans un but altruiste, mais au fond n'est-ce pas pour nous-mêmes? Ce que nous donnons aux patients, ils nous le rendent au centuple.
    Cet homme aura mené la tête dans le guidon sa carrière de grand médecin épanoui professionnellement, mais il aurait très bien pu choisir de prendre le temps pour sa vie personnelle. Tout est une question de priorités.
    A chacun de définir les siennes.
    • docjunior
      • docjuniorLe 09/01/2017
      C'est vrai qu'on peut dire qu'il a réussi une belle vie d'un point de vue professionnel et donc aussi humain au vu de son métier et de ce qu'il a apporté à ses patients. S'il a prit comme priorité la médecine, alors oui en effet de ce point de vue là, il aura accomplit quelquechose. Mais pour moi, tout est question d'équilibre, tu donnes à tes patients, tu t'inscris dans cet échange mais tu dois aussi garder du temps pour toi et pour ta famille. Ce qui me semble très important.
  • Orso
    • 3. Orso Le 04/01/2017
    Cet article résume toutes les craintes que j'ai en m'embarquant dans ce cursus... Très bel article quoiqu'il en soit :)
    • docjunior
      • docjuniorLe 05/01/2017
      Oui, moi aussi ça me fait peur car tout n'est pas fiction, malheureusement, ce n'est pas juste une triste histoire mais ce qui peut arriver si on ne trouve pas un bon équilibre entre vie personnelle, professionnelle, familiale... Et Petite-Cuillère, je suis complètement d'accord comme souvent avec ton commentaire, en effet ça pose de nombreuses questions, et pour ma part je n'ai pas forcément de réponse à apporter...
  • Petite-Cuillère
    • 4. Petite-Cuillère Le 21/12/2016
    Jolie petite histoire.
    Cet homme soulève à lui seul un certain nombre de questions que je me suis posées sur le cursus médical.
    Je ne sais pas vraiment ce que l'on doit penser de cet homme et de ses choix. A-t-il choisi ou bien a-t-il respecté simplement ce que le cursus le poussait à faire ? à partir de quand peut-il prendre de la liberté par rapport à cet idéal de médecin vers lequel un certain nombre d'étudiants tendent ? En fait, ça fait aussi réfléchir à la question du bien et du mal. Parce que dans ce parcours, il y a l'idée de sacrifices, l'idée qu'il a fait passé ses patients avant lui-même. Est-ce nécessaire pour être un bon médecin ? Peut-être. On peut critiquer ses choix, mais c'est grâce à des personnes comme ça que d'autres peuvent guérir de maladie graves. Faire le choix d'avoir une vie qui peut paraître de "moins bonne qualité" sur le plan personnel pour sauver d'autres vies, n'est-ce pas louable ?
    En fait, j'admire ce choix que je ne comprends pas. Quelle force mentale faut-il pour savoir se contraindre de la sorte du début à la fin ! Bien sûr que la passion compte, mais elle ne fait pas tout. Dans ce genre de cursus, on peut imaginer qu'il y a eu des périodes de doute et de souffrance. Alors sans doute l'idéal morale a-t-il sa place dans ses moments. L'idée de sauver l'autre, la "foi" de la médecine. Et peut-être parfois une part de conformisme parce qu'il n'est pas toujours simple de s'opposer clairement au système pour faire un choix autre. Mais le conformisme ne donne pas une telle force de sacrifice, donc il faut une vraie flamme au fond que je n'ai pas eue, je crois.
    Je me demande comment les étudiants en médecine vivent leur périodes de doute, et les réponses qu'ils y apportent. Parce que sans réponse, on reste paralysé, alors chacun doit probablement trouver des éléments de réponse sur le soin, sur la profession, sur le rapport à l'autre et sur la vie pour tracer son chemin et chercher à obtenir ce qui paraît le mieux.
    Peut-être est-ce l'un des seuls cursus ou la question du choix de vie se pose tant, ou les priorités qui orientent les choix doivent être continuellement revisitées ?

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